L’histoire entre Monseigneur le comte de Paris (1908-1999) et le général de Gaulle (1890-1970) est connue et tout le monde croit avoir tout lu ou presque.

 

Tout a commencé lorsque le 13 Juillet 1954 à Saint-Léger-en-Yvelines, chez Emmanuel Monick, gouverneur honoraire de la banque de France, Monseigneur et le Général ont eu leur premier tête à tête. Une rencontre organisée depuis plusieurs mois entre Edmond Michelet, sénateur gaulliste de la Seine et ancien ministre des Armées du Général (1945-1946) et Pierre Delongraye-Montier, le responsable du secrétariat de Monseigneur.

 

Le détail de ces entrevues restèrent un secret pour le plus grand monde, jusqu’en 1979 où le comte de Paris décida de publier ses mémoires d’exil et de combats au service de la France. La plupart des « barons » du gaullisme montèrent au créneau : non, celui qui avait restauré la liberté et la grandeur de la France au moment où les traitres étaient au pouvoir ne pouvait pas être royaliste. Un crime de lèse-Général en somme.

A la veille d’une élection qui allait marquer la fin d’un règne de 14 années du socialiste François Mitterrand sur la France, Monseigneur récidiva en livrant à la France le compte-rendu de ses entretiens et la copie des lettres échangées entre Lui et le Général entre 1953 et 1970 dans Dialogue sur la France.

 

Toutefois, il reste des sources, moins connues, qui permettent d’éclairer la pensée du Général à propos de la monarchie et de celui qui a été pendant 59 ans (presque aussi longtemps que la reine Elizabeth II en Angleterre) le chef de la Maison de France.

Parmi ces sources, l’amiral Philippe de Gaulle, fils unique du Général, grand-croix des ordres nationaux, et sénateur de Paris jusqu’en 2004, est une personnalité de premier plan, qui a évidemment parlé du comte de Paris et de la monarchie avec son père. Il en a livré la pensée dans De Gaulle mon père, un livre d’entretiens publiés avec Michel Tauriac en 2003 et 2004.

 

Voici le passage qui nous intéresse :

 

MICHEL TAURIAC. – Notre histoire, ses grands hommes, ses différents régimes, ses heurs et malheurs… Il y forgeait son expérience, y puisant son inspiration. Il y faisait constamment référence. Le faisait-il aussi en famille, dans l’intimité ?

 

AMIRAL DE GAULLE. – Bien sûr. Je peux même dire qu’il fut mon meilleur professeur d’histoire. Si je suis devenu assez calé dans cette matière, je le dois aux conservations qu’il aimait constamment entretenir en famille sur telle ou telle période historique de notre pays, que ce soit à table ou lors de promenades en forêt. Je l’écoutais avec passion. Pour lui, l’histoire de France était une continuité durant laquelle s’étaient formés la patrie et son peuple. Chaque siècle découlant du précédent, c’était évidemment la Révolution et l’Empire dont il parlait le plus souvent. Mais il admirait la constance de la monarchie française à former un royaume cohérent sans lequel les Français auraient été dispersés et absorbés par leurs voisins. Je me souviens notamment de sa grande admiration pour Saint Louis comme homme comme saint. Il était pour lui le principal initiateur de la justice et d’une morale politique, inspirée à l’origine dès Clovis, « barbare que le clergé avait su mettre dans les jambes de Clotilde, son épouse chrétienne », proférait-il d’une manière assez brutale quand les dames n’écoutaient pas. Il avait des idées très personnelles sur l’Histoire. Par exemple, s’il appréciait Saint Louis comme souverain juste par excellence, il ne le trouvait pas assez clairvoyant. L’écrasement du sire de Coucy, son féal, et les croisades jusqu’à Tunis où il est mort de la peste ne lui paraissaient pas des plus sensés. Louis XI, il le méprisait parce que trop empreint de ruse et de mauvaise foi d’Etat, mais il le jugeait comme l’un des souverains les plus efficaces dont nous avons hérité. De François Ier, il estimait qu’il n’avait pas toujours utilisé la richesse de la France avec assez de bon sens.

 

MICHEL TAURIAC. – Ces jugements sévères devaient contraster avec ce que vous pouviez lire dans votre manuel scolaire. Vous en ouvriez-vous à votre professeur ?

 

AMIRAL DE GAULLE. – Surtout pas. Il m’aurait demandé qui avait bien pu m’apprendre de telles choses. Mon père célébrait surtout chez François Ier le vainqueur de Marignan, l’introducteur de la Renaissance italienne et le constructeur des célèbres châteaux de la Loire. De Henri II et Henri III, il pensait qu’on les avait insuffisamment reconnus dans une périodes très confuse de guerres de religion, de début de l’éclatement de l’empire de Charles Quint avec ses influences, sinon ses interférences italiennes, espagnoles et du nord de l’Europe. Son opinion sur Henri IV aurait pu aussi fort étonner mes camarades de classe, amusés par la légende de la poule au pot et du cheval blanc. Il considérait ce roi, peut-être le plus populaire de tous pour les Français, comme un personnage élémentaire, fruste, rusé à la manière campagnarde, mais, ajoutait-il toutefois, courageux et héritier d’une période de guerres civiles auxquelles il avait réussi à mettre fin. De Catherine de Médicis et de Marie de Médicis, Florentines riches, cultivées et politiques, il admirait les qualités d’adaptation qu’elles avaient su mettre au service de la monarchie française qu’elles avaient épousée. Mais la préférence de mon père allait évidemment à la grande monarchie des Louis XIII et Louis XIV, sous lequel la France était devenue magnifique dans la civilisation mondiale et aussi puissante en Europe qu’aujourd’hui les Etats-Unis dans le monde, et même celle de Louis XV sceptique et sans illusion sur la fin d’une société. Pourquoi appréciait-il le plus ces monarques ? « Parce que, m’expliquait-il, ils ont construit l’Etat. »

 

MICHEL TAURIAC. – On a souvent dit, en mettant parfois en doute ses sentiments républicains, qu’il lui arrivait de fustiger la Révolution et les révolutionnaires…

 

AMIRAL DE GAULLE. – Il n’aimait effectivement ni la Révolution ni les révolutionnaires, pas plus que les émigrés et tenait la monarchie théoriquement préférable. Mais il ajoutait que si la révolution est par définition une évolution ratée, il fallait prendre en compte que cette évolution, même mal conduite, avait tout de même été faite. Dès lors, on devait bien la prendre comme un nouveau départ. C’est pourquoi, constatait-il, les contre-révolutionnaires et les émigrés n’avaient pas réussi à écraser la Révolution, la France était à l’apogée de ses moyens, plus en avance en philosophie et en sciences que n’importe quel autre pays, plus peuplée que tous ses voisins réunis. Mais elle éclatait dans ses structures sociales devenues périmées par carence du premier de ses trois pouvoirs et d’une partie du deuxième : la noblesse devenue inadaptée au temps parce que interdite de banque, d’industrie et de commerce, la justice qui, se prétendait indépendante, ne jugeait plus qu’à son gré. Que pouvait donc faire Louis XVI ? Le jugeant « d’une intelligence éclairée, mais trop bon et trop faible », mon père pensait qu’isolé à Versailles, il n’était plus le chef de ses armées que le souverain doit être et qu’il n’était pas plus capable de parler au peuple. Il disait que la reine Marie-Antoinette et lui avaient péri « par meurtre symbolique » et que le Temple où le dauphin avait été enfermé et était mort à l’âge de dix ans n’avait rien à envier aux camps d’extermination modernes. « L’ennui avec les révolutions, ajoutait-il, c’est la pègre surgit de l’ombre dont elle ne devrait jamais sortir pour devenir maîtresse de la rue et que les honnêtes gens ne contrôle plus rien. » Je l’entends encore m’enseigner dans le silence de la forêt que nous parcourons : « La fonction de l’Etat consiste à la fois à assurer le succès de l’ordre sur l’anarchie et à réformer ce qui n’est plus conforme aux exigences de l’époque. » C’est exactement ce qu’il écrira, le 31 décembre 1968, au comte de Paris.

 

MICHEL TAURIAC. – Quel rôle exact aurait-il voulu donner à ce dernier ? Pouvez-vous vraiment assurer que l’idée d’une restauration éventuelle de la monarchie qu’on lui a prêtée est une interprétation abusive ?

 

AMIRAL DE GAULLE. – Mon père avait le respect de la monarchie. Il estimait qu’elle avait fait, petit à petit, la France et les Français. C’est sur le ton d’une respectueuse déférence qu’il répondait au comte de Paris, selon la coutume de ne jamais contredire le Prince, même si d’une manière indirecte et nuancée, on lui faisait connaître un avis différent du sien. Dans l’époque moderne, notamment parce que le comte de Paris n’avait pas pu ou su s’intégrer à la Résistance française, c’est-à-dire à la France Libre, mon père trouvait la monarchie totalement inadaptée à la mentalité des Français et par conséquent à leur gouvernement. C’est pourquoi, chaque fois que le Prince lui avait posé la question, il répondait en évoquant la possibilité d’un référendum dont la probabilité de réussit n’existait guère dans la conjoncture d’alors. Aussi, avant une élection présidentielle [celle de 1965, ndlr], il lui avait notifié en substance : « Si vous voulez courir votre chance, vous avez trois ans pour vous préparer ». Quant à prêter à mon père je ne sais quel mot d’esprit au sujet d’une éventuelle succession du comte de Paris, du style : « Pourquoi pas la reine des Gitans pendant que vous y êtes ? », c’est bien mal le connaître. Il accordait trop de respect à la monarchie et à ses représentants pour persifler de la sorte.[…]

 

MICHEL TAURIAC. – Votre père croyait-il possible que les Français acceptent un jour de revenir à la monarchie ?

 

AMIRAL DE GAULLE. – Il y croyait d’autant moins qu’ils [le général de Gaulle et Henri de Gaulle son père, ndlr] avaient toujours compris cette dernière comme un régime non pas absolu, mais autoritaire et certainement pas constitutionnel. « Aussi, m’expliquait-il, le refus en 1873 du comte de Chambord d’abandonner le drapeau blanc pour les trois couleurs n’a été, d’après ton grand-père Henri, que le prétexte d’un homme qui savait qu’en France, depuis l’expérience de Louis-Philippe, la monarchie constitutionnelle n’était guère convenable. En réalité, il ne croyait plus à la monarchie. » Est-ce à dire que le principe monarchique soit inutile ? Non, répondait-il, car il constitue une constance et une stabilité nécessaires dans les fluctuations démocratiques, voir démagogiques du moment, en particulier en cas de crise. Il reste que l’ancienne monarchie de droit divin ne peut plus être admise. Comme pour le roi des Francs qui était avant tout un chef de guerre hissé sur le pavois, il faut que la nation puisse l’élire. « Il faut aussi, remarquait-il, que le peuple puisse faire connaître comment en général il veut être gouverné, parce que lorsqu’il ne veut pas être gouverné il ne veut rien. Seulement jouir, bêtifier sur les droits de l’homme, bambocher, dormir. Je parle de gouvernement dans le sens général du terme, pas en détail, pas de ce qui ne ressortit qu’à des accords locaux et spécifiques à l’échelle de la ville ou du village, de l’entreprise ou du commerce. » Et il me faisait constater que l’on retrouvait cette stabilité gouvernementale dans le septennat présidentiel de la Ve République. « C’est en quelque sorte une monarchie élue à temps, le contraire des IIIe et IVe Républiques où le président bien qu’élu, mais seulement par les notables, n’était qu’une monarchie représentative et sans pouvoir réel. »

 

Matthias Beaufort

Source: De Gaulle mon père, un livre d’entretiens publiés avec Michel Tauriac en 2003 et 2004

 

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