Voici un magnifique article écrit en 1958 par le duc de La Force, pour le célèbre magazine Historia. Dans cet article l’historien et membre de l’Académie Française, nous fit revire cette tragique histoire du drapeau blanc, qui fit échouer en 1873, le projet de restauration de la monarchie…  

Le drapeau blanc fait disparaître la monarchie

Cet article répond à de nombreux lecteurs qui nous interrogent sur la question du drapeau blanc. On sait qu’après la libération du territoire, les luttes politiques reprirent de plus belle. Les monarchistes, dirigés par le duc de Broglie, étaient puissants. Ils firent élire président le maréchal de Mac-Mahon et préparèrent le retour du roi. L’obstacle était la division entre légitimistes et orléanistes. Il paraissait surmonté grâce à la fusion, c’est-à-dire la réconciliation des deux branches, quand la question du drapeau remit tout en cause.

 “La comtesse de Balbi a laissé une correspondance, – encore inédite, – qui forme une chronique vive, spirituelle et brillante du temps de la Restauration. Rien n’échappe à la plume légère, souvent mordante de cette Anne de Caumont La Force dont Louis XVIII avait si longtemps goûté l’esprit et la verve. Une de ses meilleures lettres est celle qu’elle écrivit à son frère le duc de La Force, le 29 septembre 1820, pour lui annoncer la naissance du duc de Bordeaux qui, après l’assassinat de son père, le duc de Berri, donnait un héritier à la couronne de France. On y trouve comme un écho de Mme de Sévigné :

« J’ai été éveillée à deux heures et demie du matin par un valet de pied de M. de Mesnard qui nous donnait la nouvelle que nous possédions un gros garçon. Jugez, cher ami, de notre joie. Celle de Paris est à son comble. A cinq heures j’étais au château (des Tuileries) ; j’ai embrassé tout ce que j’ai rencontré, même, je crois, l’évêque Bombelles en grand camail. Mme la duchesse de Berri n’a souffert que dix minutes.

 L’accoucheur était en chemise, n’ayant pas eu le temps de mettre son habit. Les témoins étaient le duc de Coigny et celui d’Albufera ; le premier, quoique couché dans le château, n’a pu arriver à temps. La princesse n’a pas voulu qu’on coupe le cordon, avant que le duc d’Albufera soit arrivé. On a fait entrer les gardes nationaux dans la chambre, qui ont aussi vu l’enfant tenant à la mère.

 M. le duc d’Orléans est arrivé assez longtemps après. Quoiqu’il parle assez bas, on l’a entendu dire au maréchal : « Vous l’avez bien vu? Vous étiez là? ». Il a bien assuré que c’était de ses yeux. Le maréchal a été à merveille. »

 Louis-Philippe, duc d’Orléans, n’était pas plus heureux de cette naissance que Gaston, duc d’Orléans, ne l’avait été, le 5 septembre 1638, de celle du futur Louis XIV.

« Les soldats de la garde nationale sont enchantés, continuait Mme de Balbi ; on les a fait passer par deux devant le duc de Bordeaux ; ils en ont assez vu pour assurer qu’il serait un fier luron, mais en termes plus énergiques. L’un d’eux a été un peu embarrassé de ce qu’il venait de dire, mais le prince l’a rassuré en lui disant : Va, on peut tout dire aujourd’hui ».

 Et Lamartine accordait sa lyre pour chanter, quelques mois après l’assassinat du duc de Berry, le nouveau-né, l’enfant posthume désigné par le Ciel pour succéder à Louis XVIII et Charles X sous le nom de Henri V :

Il est né l’enfant du miracle,

  Héritier du sang d’un martyre.

  Il est né d’un tardif oracle,

  Il est né d’un dernier soupir!

  (…)

  Sourds aux leçons efféminées,

  Dont le siècle aime à les nourrir,

  Il saura que les destinées

  Font roi pour vaincre ou pour mourir ;

  Que des vieux héros de sa race

  Le premier titre fut l’audace

  Et le premier trône un pavois.

 Cinquante-trois ans plus tard, il saura tout cela. Mais voudra-t-il? Le duc de Bordeaux, devenu le comte de Chambord, voudra-t-il être Henri V?

 C’était en 1873. La révolution de 1830 avait emporté le trône de Charles X ; en 1848, Louis-Philippe avait perdu la couronne destinée à Henri V et, après l’intermède de la seconde République et du second Empire, la France, vaincue par la Prusse en 1871, se tournait vers la vieille Monarchie, qui durant tant de siècles, l’avait “bercée sur ses genoux”. L’Empire s’était abîmé dans la catastrophe de Sedan ; le nom de République était à peine toléré ; la monarchie de Louis-Philippe semblait s’incliner devant celle de Charles X ; le comte de Chambord, petit-fils du roi des Ordonnances, et le comte de Paris, petit-fils du roi-citoyen, n’avaient plus de haine ; 1873 allait effacer 1830.  L’oubli était d’autant plus facile que, le comte de Chambord n’ayant point d’enfant, le comte de Paris devenait son légitime successeur.

 Le comte de Maillé fut délégué par la droite de l’Assemblée nationale auprès de Henri V, avec deux de ses collègues, le vicomte de Gontaut et Sosthène de La Rochefoucauld, duc de Bisaccia, pour conjurer le Prince d’accepter le drapeau tricolore, seule condition que mettait alors la France à la restauration monarchique souhaitée par tous les Français.  Les délégués se rendirent au château de Chambord le 5 juillet 1873.  Le comte de Maillé, qui était né en 1816, avait été un compagnon de jeux du duc de Bordeaux, dans le jardin privé du parc de Saint-Cloud. Il m’a conté que Charles X survenait parfois pendant leurs ébats. Tandis que les deux enfants luttaient et roulaient sur le gazon, le vieux roi, amusé, criait au jeune Maillé :

 – Allons, Armand, rosse-le!

 A présent, les gens qui voyaient le comte de Chambord pour la première fois étaient impressionnés par ses façons royales, un je ne sais quoi de majestueux et de cordial dont ils demeuraient charmés.  Ils admiraient l’élévation de son esprit, l’étendue de ses connaissances, la profondeur de ses convictions religieuses, sa foi en ce principe de la légitimité qui avait restauré Louis XVIII en 1814, sauvé la France du démembrement et qui aujourd’hui le plaçait sur le trône.  Cependant, à Chambord, les délégués étaient reçus par M. de Monti et le comte de Blacas, qui les introduisaient auprès du Prince. Celui-ci vient à eux, les invite à s’asseoir et les engage à lui « dire tout ce qu’ils ont sur le cœur, sans crainte de pouvoir l’offenser ». Ce fut le comte de Maillé qui prit la parole au nom de ses deux collègues, comme étant le plus âgé.

Légitimiste ainsi que MM. de Gontaut et de Bisaccia, il venait de spécifier différents points relatifs à la fusion, c’est-à-dire la réconciliation des deux branches de la maison de Bourbon et le Prince venait de dire à propos de son dernier manifeste :

 – Je suis plus libéral que vous ne pensez et peut-être plus que vous.

 M. de Maillé répondit aussitôt :

 – Nous le croyons volontiers, mais le manifeste n’a pas été compris ainsi : il faut que Monseigneur sache que le principal caractère des dernières élections est anti-légitimiste. Quant aux points réservés et ne comprenant pas ce que cela voulait dire, nous avons été trouver M. de La Ferté pour obtenir de lui des renseignements à cet égard. M. de La Ferté nous a dit qu’il croyait que le point capital était la question du drapeau.

 – Monseigneur nous permettra-t-il de lui dire en toute sincérité que nous nous étions d’autant plus avancés sur cette question qu’elle ne paraissait pas faire de doute dans l’esprit de Monseigneur. Nous nous appuyions, en effet, sur ses instructions et particulièrement sur celles de 1856.

 – J’ai dit que je ne ferai rien loin de la France et sans la France.

 – Mais, reprit M. de Maillé, que signifie cette phrase, si elle ne veut pas dire que Monseigneur suivrait l’avis de la France? Or elle veut incontestablement et unanimement le drapeau tricolore.

 – Peut-être pas aussi unanimement que vous le croyez.

 S’animant alors, M. de Maillé répliqua :

 – Nos pères ont combattu auprès des vôtres sous le drapeau blanc, c’est donc un aussi grand sacrifice pour nous que pour vous de l’abandonner, cependant c’est une nécessité absolue. Le drapeau tricolore est le symbole du régime moderne ; quand on agite le drapeau blanc, le peuple croit voir le retour des privilèges, de la féodalité et la suppression de l’égalité. Le maintien du drapeau tricolore est une nécessité absolue et si Monseigneur renonce à lui, il faut qu’il renonce à la Couronne de France.

 – La France ne tient pas si exclusivement au drapeau tricolore, puisqu’on l’a mis de côté à Paris, pour prendre le drapeau rouge. Elle peut donc accepter le drapeau blanc qui a, en outre, le mérite de n’être pas suspendu dans les arsenaux de l’Allemagne.

 – La France aime le drapeau tricolore malgré ses infortunes. En opposition au drapeau rouge, il représente l’ordre et l’autorité. Il n’est plus le sanglant emblème des massacres de la Révolution, il est devenu l’emblème de l’ordre. Il a abrité et défendu les causes les plus saintes.

 Mais le prince s’obstinait :

 – Je ne puis revenir en France, déclara-t-il, qu’avec mon principe et mon drapeau. Je sais qu’avec le drapeau tricolore je ne suis plus moi-même et que je ne puis rendre au pays les services qu’il attend de moi en étant le représentant de l’ordre et de la liberté.

 M. de Maillé alors osa répondre :

 – Permettez-nous de vous dire, Monseigneur, que le drapeau blanc ne vous appartient pas à vous exclusivement. Il a été le drapeau de la France et non celui de votre maison ; dès qu’il n’est plus celui de la France, vous devez prendre celui qu’elle veut avoir. Il n’y a pas un légitimiste qui vous suivra dans cette voix.

 – Cela prouve, répliqua le comte de Chambord, que les idées révolutionnaires ont de plus profondes racines que je ne le croyais.

 – Pensez, Monseigneur, reprit M. de Maillé, que vous tuez le principe de la légitimité si nécessaire au repos du pays ; vous tuez la France, vous vous tuez vous-même. Ayez pitié de ce grand parti légitimiste qui vous a donné tant de preuves de dévouement qui, depuis quarante ans, vous a sacrifié carrières, honneurs et fortune. Nous vous supplions, Monseigneur, de suspendre tout manifeste. Qu’il paraisse en maintenant le drapeau blanc, le parti légitimiste n’existe plus.

 – Oui, si vous m’abandonnez.

Désespéré, M. de Maillé revient à la charge :

 – Il est impossible à un député, s’écria-t-il, de défendre la légitimité avec le drapeau. Nous ne savons plus ce que nous pourrons être. Nous vous adjurons, Monseigneur, de vous laisser persuader ; pas un seul de vos amis ne vous approuve. Ayez pitié de nos enfants, de nous-même, de la patrie. Quelle cruelle destinée, quand nous avons travaillé heureusement pendant quatre mois à faire la fusion qui est notre rêve depuis vingt ans, que ce soit par vous qui l’avez toujours désirée, qu’elle vienne à manquer!

 Tout était inutile ; avec un calme entêtement, le Prince conclut :

 – J’ai beaucoup réfléchi, j’y ai beaucoup pensé, c’est une question d’honneur et de conscience politique pour moi. Je ne puis rien dire de plus. Séparons-nous, nous serons toujours amis.

 Le Prince alors prit la main aux trois délégués, qu’il congédia non sans les avoir « embrassés avec effusion ».

 Bientôt, dans un hôtel de Blois, puis sur la table du coupé de l’express qui le ramenait à Paris avec ses deux collègues, le comte de Maillé rédigea le procès-verbal de l’entrevue. Il le signa, le vicomte de Gontaut fit de même. Quant au duc de Bisaccia, trouvant les propos de M. de Maillé trop audacieux, il refusa de mettre son nom à côté des autres. Le manifeste du Prince parut le 6 juillet. S’il préconisait la décentralisation administrative, les franchises locales, le maintien du suffrage universel, un gouvernement contrôlé par deux Chambres, il ne cachait point qu’il ne “laisserait pas arracher de ses mains l’étendard de Henri IV, de François Ier et de Jeanne d’Arc”.  Il l’avait « reçu comme un dépôt sacré du vieux roi, son aïeul mourant en exil ». Cet étendard avait toujours été pour lui « inséparable du souvenir de la patrie absente ; il avait flotté sur son berceau » ; le Prince voulait qu’il ombrageât sa tombe… Henri V ne pouvait « abandonner le drapeau de Henri IV ».

 Ce refus, était-ce le dernier mot du comte de Chambord? La restauration va-t-elle échouer, alors que les monarchistes tiennent les avenues du pouvoir, alors que, selon l’heureuse formule du vicomte d’Haussonville, membre orléaniste de l’Assemblée nationale, « le palais de la Présidence est occupé par un maréchal de France qu ne demande qu’à en sortir »?

 Le 5 août 1873, un mois jour pour jour après l’entretien de Chambord, le comte de Paris se rend à Frohsdorf, résidence autrichienne de Henri V. Il est reçu avec joie, avec chaleur ; la fusion est accomplie. Nul doute que la monarchie ne se fasse. Le comte de Chambord qui, jusque-là, avait refusé d’accepter le drapeau tricolore, semble disposé à une transaction.

 M. Charles Chesnelong, qui, au début d’octobre vient d’avoir quatre entretiens avec le prince à Salzbourg, en fait le récit aux bureaux des groupes de droite. Déjà le duc d’Audiffret-Pasquier a rédigé la déclaration que l’Assemblée va voter, dont le premier article commence ainsi : « La monarchie nationale, héréditaire et constitutionnelle est le gouvernement de la France », et dont le dernier porte que « le drapeau tricolore est maintenu et ne pourra être modifié que par l’accord du roi et de la représentation nationale ». Déjà les carrosses de gala et les chevaux sont achetés, l’uniforme de lieutenant général que revêtira Henri V est prêt ; l’itinéraire que suivra dans les rues de Paris le cortège royal, publié.

Tandis que M. d’Haussonville recrute, parmi les républicains du centre gauche, de nouvelles voix royalistes, le comte de Chambord écrit, le 27 octobre 1873, à M. Chesnelong, qui avait « fini par lui arracher l’assurance qu’il ne réclamerait pas le changement du drapeau avant son avènement ». M. d’Haussonville apprend qu’une lettre du roi vient d’arriver. Il promet au comte de Paris de lui en faire connaître la teneur dès qu’il la connaîtra lui-même ; il se rend chez le général Changarnier, rue de la Baume, où va se réunir la droite, où sans doute la lettre sera lue.

 Elle l’est ; elle append aux monarchistes atterrés que Henri V veut monter sur le trône sans conditions.  M. d’Haussonville prie M. Chesnelong de lui prêter cette lettre, qui rend impossible le retour du roi. Il va rue du faubourg-Saint-Honoré sonner à la porte de l’hôtel qu’habite le comte de Paris.  M. d’Haussonville n’a jamais oublié aucun détail de la scène : ni les chants de la comtesse de Paris, dont la rumeur lui parvient dans l’escalier ; ni le Eh bien! de son époux lorsqu’il ouvre la porte du salon et dit : « Lisez, Monseigneur », en tendant au comte de Paris la lettre du comte de Chambord ; ni la voix ferme et posée dont le prince donne lecture de la lettre. La princesse écoute ; sa physionomie s’anime ; puis ses traits se détendent peu à peu ; « sa tête retombe sur sa poitrine ; sa figure se cache dans ses mains ».

 Le drapeau tricolore était surtout un prétexte. Henri V répugnait à monter sur ce qu’il considérait sans doute comme le « chariot mérovingien de la démocratie ». Henri IV y fût monté joyeusement, quitte à changer de voiture à la première occasion. Le comte de Maillé ne se consola jamais de l’obstination du prince, qui mourut en 1883 et auquel il survécut vingt années. Quand il parlait des événements de 1873, il terminait parfois sur cette boutade :

«  Mme la comtesse de Chambord a conseillé à son époux de ne pas accepter la couronne, elle se sentait trop laide pour affronter les regards des Parisiens. »


 

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