Les chefs de la Maison de France successifs ont tous montré, sans exception, leur attachement à la France, quitte à prendre quelques fois des risques inconsidérés. Ces risques, ils ont dû les prendre à cause d’une loi inique votée par les Républicains jaloux du faste déployée par la Maison de France au mariage de la Princesse Amélie de France avec Dom Carlos, Roi de Portugal. Cette loi de bannissement était sévère : elle exilait le chef de la Maison de France et son fils aîné le dauphin de France, interdisait à tous les Princes de France de servir dans l’armée (c’est ainsi que le duc d’Orléans fut interdit de passer le concours d’entrée à Saint-Cyr et que les fils de Louis-Philippe perdirent leurs grades d’officiers généraux de l’armée française) et enfin, interdisait à tous les Princes et toutes les Princesses d’avoir une quelconque fonction publique.

Malgré l’exil, un Prince de France reste un Prince de France. Je veux vous conter aujourd’hui l’histoire de Philippe, duc d’Orléans, et de sa détention en France en 1890 pour avoir voulu s’engager dans l’armée française comme tous les hommes de 20 ans. L’histoire du « Prince Gamelle » est célèbre, mais je voudrai vous la faire découvrir à travers les articles du Figaro qui relata au jour le jour les évènements. Pour la compréhension du récit, n’oubliez pas que les évènements sont narrés avec vingt-quatre heures de décalage dans le journal (un évènement du 4 février sera relaté dans l’édition du 5).

I – Les jours qui ont précédé l’arrivée du duc d’Orléans en France :

La soirée du 4 février 1890, le duc d’Orléans passa sa soirée au théâtre de Genève, où il assista à la représentation de la pièce Lohengrin, l’opéra de Richard Wagner en trois actes, racontant la légende du fils de Perceval de la légende arthurienne. La présence du dauphin de France, alors âgé de vingt-et-un ans aurait pu éveiller les soupçons, mais personne ne s’émeut de sa présence à quelques kilomètres de la frontière de la frontière française.

Le lendemain, 5 février 1890 décède le dernier enfant du Roi Louis-Philippe, l’infant Antoine d’Orléans, duc de Montpensier, père de la comtesse de Paris et par conséquence, grand-père maternel du duc d’Orléans. Le comte de Paris (Philippe VII) décide alors que le titre de duc de Montpensier sera dorénavant porté par son second fils, le prince Ferdinand de France (1884-1924). Le duc d’Orléans est toujours en Suisse.

Dans son édition du 7 février, Le Figaro se fait écho de l’impossibilité pour le duc d’Orléans, alors toujours en séjour en Suisse, de venir assister aux funérailles de son grand-père maternel

II – L’arrivée et l’arrestation du duc d’Orléans :

Mais pendant que Le Figaro parlait du deuil de la Maison de France, et le fait que le dauphin de France ne pourrait assister aux funérailles de son aïeul, ce que le journal pensait impossible s’accomplit : le duc d’Orléans arriva en France pour y effectuer son service militaire, comme tous les jeunes de sa classe. Personne, hormis le duc de Luynes n’était au courant, et c’est sous un déguisement que le duc d’Orléans passa la frontière.

A Ouchy où le Prince était, il se rendit par le train à Lausanne, puis de Lausanne à Genève où le Prince se déguisa, et le voici arrivé à la gare de Lyon à Paris. Personne à Paris n’a reconnu le Prince, et ce dernier ne se manifesta même pas auprès de sa fiancée, sa cousine germaine la Princesse Marguerite d’Orléans (qui épousera finalement le duc de Magenta, fils du Président Mac-Mahon).

Il se rendit à 14h00 à la rue Saint-Dominique, dans le 7ème arrondissement, au bureau de recrutement. Le sergent lui demanda son nom, prénoms, date de naissance. Le Prince déclina son identité (« Louis-Philippe-Robert d’Orléans, né à Twickenham le 6 février 1869 »), et le sergent recruteur chercha dans ses dossiers une fiche à ce nom-là. Évidemment, le duc d’Orléans n’apparaissait pas dans les registres, et il renvoya le dauphin de France à la mairie d’arrondissement pour plus d’informations. Les fonctionnaires municipaux n’ayant pas d’ordres de leur hiérarchie, se refusèrent d’inscrire le nom du Prince sur la liste du tirage au sort de la classe 1890, et ils le renvoyèrent au ministère de la Guerre.

Arrivé au ministère de la Guerre, le sous-chef d’état-major reçoit le Prince et n’ayant pas d’ordre, renvoya lui aussi le Prince vers le ministre de la Guerre lui-même (le ministre de l’époque était le républicain Charles de Freycinet dans le second cabinet de Pierre Tirard). Mais le ministre est absent…. Toutes ces démarches pour rien. Malheureusement pour lui, en sortant du bureau, le duc d’Orléans croisa dans les couloirs Henri Lozé, le Préfet de Police de Paris.

Le duc d’Orléans rentre chez le duc de Luynes avec la ferme intention de voir le ministre Freycinet en personne le lendemain. Toutefois, sa visite ayant sûrement été ébruitée, il prévient le duc d’Uzès et le marquis de Beauvoir de son arrivée, ainsi que la duchesse de Chartres sa tante, et sa fille la Princesse Marguerite avec qui le Prince est fiancé. Il est alors 16h30. Le Prince écrit alors au ministre de la Guerre pour se faire incorporer dans l’armée, en utilisant le motif que la loi d’exil avait radié du corps des officiers généraux ses oncles Nemours, Joinville et Aumale, mais rien ne l’empêchait de service comme simple soldat de deuxième classe (le prétexte sera d’ailleurs utilisé plus tard par Henri VI, comte de Paris qui clamait souvent « qu’un Prince de France ne peut être que général en chef ou simple deuxième classe »).

L’arrivée du duc d’Orléans a été ébruitée, et cela remonte même jusqu’à Sadi Carnot, Président de la République. Le Préfet de Police Lozé donna l’ordre au Commissaire Clément d’arrêter le duc d’Orléans. Ce sera fait à 18h30, chez le duc de Luynes, sans heurts, et dans la plus grande courtoisie vis-à-vis du dauphin de France. Après un interrogatoire d’un quart d’heure, où le duc d’Orléans exposa ses arguments et rappela que la République française prône l’Egalité entre les Citoyens et il entendait bien en bénéficier. Le Préfet Lozé rappela le contenu de la loi d’exil de 1886. Le Préfet décida d’incarcérer le duc d’Orléans à la Conciergerie, dans la même cellule qu’occupa le prince Napoléon. Le Préfet s’excusa même de ne pas avoir fait de feu dans la cellule !

Le Duc d’Orléans recevant le Duc de Luynes à la Conciergerie. (cliquez sur l’image pour l’agrandir)

Le duc de Luynes qui souhaitait partager le sort du dauphin de France ne put être incarcéré à la Conciergerie. Toutefois, tout le monde s’activa à ce que les conditions de détention du duc d’Orléans soit les plus agréables possibles (envoie de vêtements chauds notamment). Mais personne ne se faisait d’illusion sur l’issue de cette aventure, à savoir la peine de prison que risquait le duc d’Orléans : tous les membres du gouvernement Tirard, y compris le Président Carnot ont voté pour la loi d’exil de 1886 lorsqu’ils étaient simples députés.

Dès le lendemain, 8 février 1890, Le Figaro se fait écho de l’arrivée du duc d’Orléans en France, des démarches qu’il a entrepris pour être incorporé dans l’armée française, et de son arrestation chez le duc de Luynes : l’article 8 février 1890 du figaro ( l’article étant en longueur, pour le lire, cliquez sur le loupe afin de zoomer )

Dans le prochain article : le jugement et la condamnation du duc d’Orléans.


Matthias Samyn

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