Hommage a Madame la comtesse de Paris

Il y a 13 ans, le 5 juillet 2003, le rappel à Dieu de Madame la Comtesse de Paris, fut un événement national, car son rayonnement était extraordinaire bien au-delà des milieux monarchistes, et international, elle fut pleurée sur au moins deux continents.

Une rayonnante image de la monarchie sur deux continents

Née le 13 août 1911 à Eu en Normandie, Isabelle d’Orléans- Bragance était l’aînée des cinq enfants du prince Pierre d’Alcantara d’Orléans-Bragance, né le 15 octobre 1875 à Pétropolis (Brésil), qui avait épousé à Versailles en 1908 Élisabeth, comtesse Dobrzensky von Dobrzenicz, née le 7 décembre 1875 à Chotebor (Bohème). La Maison d’Orléans-Bragance avait été fondée en 1864 par le mariage des parents du prince Pierre d’Alcantara : Gaston, comte d’Eu, né en 1842, fils de Louis, duc de Nemours (1814-1896, deuxième fils du roi Louis-Philippe, roi des Français), et Isabelle de Bragance, princesse impériale du Brésil, née en 1846, fille de l’empereur Don Pedro II (né en 1825), dont le père Don Pedro Ier (1798-1834) avait proclamé en 1822 l’indépendance du Brésil .

Pour sa grand-mère brésilienne, Madame éprouvait une grande vénération. Elle aimait rappeler combien l’héritière de ce jeune empire s’efforçait d’incarner l’idéal évangélique : exerçant la régence pendant un voyage de don Pedro II, elle avait, avec l’accord de celui-ci, signé la Loi d’Or (13 mai 1888) abolissant l’esclavage au Brésil. Les milieux d’affaires en voulurent à mort à la monarchie …qu’ils renversèrent l’année suivante. Devenue en exil chef de la Maison impériale du Brésil à la mort de Pedro II (1891), elle avait reçu la Croix d’Or des mains du pape Léon XIII pour ce bel acte de charité.

Toute la famille s’était alors installée à Eu, le comte et la comtesse d’Eu dans le château, Pierre d’Alcantara et sa famille dans le Pavillon des ministres, de l’autre côté de la cour d’honneur. Les jeunes et heureuses années de la future comtesse de Paris, avec ses frères et sœurs Pierre-Gaston, Marie-Françoise, Jean et Thérèse, se passèrent donc entre la petite ville normande et l’hôtel particulier de Boulogne.

Voyages

Il faut lire, dans l’ouvrage de Madame, Tout m’est bonheur, les évocations si vivantes et si pittoresques des visages de son enfance : le comte d’Eu, “Bon Papa”, qui avait vécu à six ans les journées de février 1848, suivi Louis-Philippe et Marie-Amélie en exil, connu la reine Victoria – sa tante par alliance – et qui faisait découvrir à Isabelle les champs de bataille de la guerre de 1914-18, le Louvre, Versailles… ; – la comtesse d’Eu, qu’à la manière brésilienne elle appelait “Vovo”, qui lui récitait des vers brésiliens et que « deux choses passionnaient : le Brésil et la conversion des athées » ; – la reine Amélie du Portugal, qui vivait au Chesnay, hantée par le souvenir de son mari et de son fils assassinés sous ses yeux à Lisbonne le 1er février 1908 ; – l’oncle Adam Czartoryski, beau-frère du comte d’Eu, qui, en 1924, allait mettre à la disposition des parents d’Isabelle la moitié de son splendide hôtel Lambert au bout de l’île Saint-Louis…

Avec cela, la jeune princesse Isabelle accompagnait ses parents rendant visite à de nombreux cousins à travers toute l’Europe, notamment chez sa grand-mère la comtesse Dobrzensky et chez tous les cousins slaves. À douze ans, elle fut présentée au Manoir d’Anjou, près de Bruxelles, au duc d’Orléans (de jure Philippe VIII), “oncle Philippe”, « un homme extraordinairement charmant et attirant ».

La loi d’exil frappant la famille impériale du Brésil ayant été abrogée en 1920, le comte d’Eu et son fils Pierre d’Alcantara furent invités par le gouvernement brésilien à présider les cérémonies du retour des cendres de l’empereur Pedro II, mort à Paris en 1891, et de l’impératrice, née Teresa Cristina de Bourbon-Siciles, morte à Porto en 1889. Deux ans plus tard, en 1922, pour les fêtes du centenaire de l’indépendance du Brésil, toute la famille s’embarqua. Hélas, la comtesse d’Eu était décédée le 14 novembre précédent, comme une sainte aux yeux de sa petite-fille, et le comte d’Eu mourut au cours de l’escale de Bahia ; la population en pleurs manifesta son attachement à la famille impériale – ce qui impressionna fort la jeune Isabelle alors âgée de onze ans.

1925. Année cruciale. D’abord une audience du Saint-Père : le « regard pénétrant » de Pie XI, « derrière ses petites lunettes de fer », intimida beaucoup la Princesse, laquelle partit ensuite en famille découvrir la Ville éternelle, Naples, puis Constantinople, Rhodes, le Liban, la Syrie, les Lieux Saints, Le Caire… À l’automne, nouvel embarquement pour le Brésil : la famille s’installa, non loin de Rio, à Pétropolis, au palais de Grâo Para, une dépendance du palais impérial, où la vie était rythmée par les saisons. Voici la princesse Isabelle demi-pensionnaire à Notre-Dame de Sion, « bâtisse somptueuse et pourtant accueillante et gaie, composée de deux grands patios à galerie entourant l’église » et où les sœurs étaient presque toutes françaises.

Un seul amour

1928, retour en France. Isabelle, inscrite comme auditrice libre à l’École du Louvre, ne manquait ni de charme ni de tempérament, « la plus belle fille d’Europe », disait Ferdinand Ier, tsar des Bulgares, cousin de ses parents par les Saxe-Cobourg. Au printemps, visite au Manoir d’Anjou, pour saluer Jean, duc de Guise, de jure Jean III, chef de la Maison de France depuis la mort en 1926 de son cousin le duc d’Orléans. Occasion bénie pour Isabelle de revoir le jeune prince Henri, de trois ans son aîné : il ne cessait de hanter ses rêves depuis le jour où, à l’âge de douze ans, elle l’avait vu pour la première fois au château de Vineuil-Saint-Firmin, chez la duchesse de Chartres (mère du duc de Guise). Lui ne s’était encoreguère intéressé à elle, mais cette fois ils visitèrent ensemble les musées de Belgique… Un an plus tard, retour au Manoir d’Anjou : le 5 juillet 1929, le jour de sa majorité, « le duc de Guise porta un toast à Henri de France en lui conférant le titre de comte de Paris. Debout et se regardant avec affection et tendresse, ces deux seigneurs offraient un tableau bien émouvant ». L’été suivant, le 10 août 1930, lors d’une partie de chasse en Bohème, chez les Dobrzensky, Henri la demanda en mariage. Seules les contraintes de l’exil frappant le Prince assombrissaient le bonheur d’Isabelle.

Les fiançailles ne furent annoncées officiellement que le 29 novembre 1930, provoquant une explosion de joie chez tous les amis de la monarchie. « L’ultime réception donnée à l’Hôtel Lambert avant notre mariage a réuni [les 14 et 15 mars 1931], en l’absence des princes, soixante mille personnes qui ont défilé pendant trois jours, de deux heures à sept heures du soir, devant mes parents, la duchesse de Guise et moi-même […] Des ducs et pairs de France jusqu’aux plus humbles petites gens de la ville et de la lointaine province, la foule formait une longue procession sur le quai d’Anjou. Ma chère belle-mère avait la main droite en sang. » Ajoutons que le service d’ordre était assuré par les Camelots du roi.

8 avril 1931 : à Palerme, au Palais d’Orléans (car le territoire français restait interdit) ce fut la cérémonie fastueuse de mariage du Dauphin de France et de la princesse Isabelle, en présence de tout le Gotha et d’un bon millier de Français, dont Charles Maurras et Léon Daudet, lesquels plantèrent dans un coin du parc un petit chêne apporté de France. À tous la jeune et très belle comtesse de Paris parut parfaitement digne de porter les espérances françaises.

Migrations

Nul ne fut jamais déçu. Tout de suite, sans s’immiscer dans les querelles politiques, elle apporta son soutien sans faille au Prince dont les activités politiques se développaient avec la publication du Courrier Royal. Elle se rendait fréquemment à Paris, présidant des fêtes de charité, en véritable ambassadrice des Princes. Tous les mois, venaient au Manoir d’Anjou « les messieurs de l’Action française » : au cours de journées et de soirées d’intenses discussions, Maurras impressionnait la Dauphine : « Il était très dur avec Henri… Leurs idées se heurtaient constamment, ce qui n’empêchait pas Maurras de l’aimer beaucoup. » Le soir du 6 février 1934, elle pleura sur les atrocités de l’exil, voyant le duc de Guise et le comte de Paris « empêchés de prendre part au drame qui se jouait dans leur patrie ».

Les heures les plus heureuses se déroulaient à Agimont, dans les Ardennes belges, dans un petit château de granit bleu. C’est ici que retentirent les cris des premiers enfants : Isabelle en 1932, Henri en 1933 (l’actuel comte de Paris, duc de France), Hélène en 1934, François en 1935, Anne en 1938. Cette dernière venait à peine de naître qu’éclatait Munich ; la guerre menaçait… Le comte de Paris décida d’envoyer son épouse et les enfants au Brésil. Ce furent d’émouvantes retrouvailles avec Pétropolis et tout ce pays tant aimé (1), assombries toutefois par la mort le 29 janvier 1940 du prince Pierre d’Alcantara, mais aussi illuminées par la naissance le 24 mars suivant de Diane. De son côté le comte de Paris, engagé dans la Légion étrangère faute de pouvoir servir dans l’Armée française, pleurait la mort du duc de Guise (24 août 1940) et, devenu chef de la Maison de France (de jure Henri VI) s’installait au Maroc espagnol, à Larache. Isabelle se devait de le rejoindre en ces moments difficiles.

Ce furent alors les années “marocaines”, où « la vie était celle d’un fourmilière ardente » : ici naquirent les jumeaux, Michel et Jacques (1941), puis Claude (1943). Au rythme des activités politiques du Prince, encore quelques migrations, toujours supportées avec bonne humeur : à Pampelune en Espagne où naquit Chantal (1946), à Cintra au Portugal où naquit Thibaut (1948). Puis ce fut le miracle : l’abrogation de la loi d’exil en 1950. Le retour du Prince sur la terre de France !

Une famille française

Suivit une vingtaine d’années fabuleuses, avec les onze enfants, au Manoir du Cœur Volant à Louveciennes : vie intense, joyeuse, émaillée de multitudes de visites et d’occasions de voyages dans toute l’Europe. Un train de vie affolant ! Le comte de Paris « avait mille et mille projets et tenait moins que jamais en place ». Dans cette belle famille française, nombreuse et joyeuse, les derniers petits diablotins grandissaient, les aînées se fiançaient, se mariaient. L’élégance de Madame et des princesses faisait la une des magazines. Puis apparurent les petits-enfants : « J’éprouve de l’orgueil, plutôt un sentiment de force et de sécurité quand il me naît un petit-enfant de mes fils. Avec lui c’est notre lignage qui se prolonge et notre sang qui s’enrichit, chaque fois qu’il s’étend. » Chaque petit-enfant était comme « une nouvelle alvéole poussant dans son cœur ».

Madame connut aussi de déchirantes épreuves : la première fut la mort en Algérie de François, le 11 octobre 1960 « en chrétien et en Prince de France ». Dans les années 1970, il fallut quitter le Cœur Volant, devenu trop grand. Les grandes espérances politiques s’estompaient, des difficultés s’élevaient entre le prince et certains de ses fils, que Madame s’employait toujours à apaiser. De plus en plus le comte de Paris s’isola à Chantilly, où il dirigeait la Fondation Condé, et Madame séjournait fréquemment à Eu.

En 1983, nouveau malheur : la disparition du prince Thibaut à trente-cinq ans en Afrique. Le Comte de Paris qui n’abandonna jamais totalement la politique (qu’on se souvienne de son solennel appel : « Français ne renoncez pas à la France » en 1998) s’éteignit le 19 juin 1999 : Madame n’avait jamais cessé de l’aimer passionnément, partageant son idéal, l’aidant de toutes ses forces, répandant partout une magnifique image de la monarchie. Émouvante coïncidence : elle est décédée un 5 juillet, jour de l’anniversaire de la naissance de son époux, en 1908.

Un cœur de mère

La famille royale a connu ces dernières décennies des turbulences comme toutes les familles dans ce monde chaotique. Madame, ne s’arrêtant jamais aux commérages, faisant fi de la presse à scandales, sut toujours faire face en chrétienne, jugeant de tout avec son cœur de mère, sachant qu’après les chemins creux viennent les chemins de lumière, convaincue que toutes les épreuves que Dieu nous envoie doivent servir à notre bien. Le 15 août 1989, elle n’avait pas craint d’affirmer sa foi catholique et française en assistant à la grande cérémonie organisée par l’Anti-89 en expiation des crimes de la Révolution.

Avec cela elle gardait confiance en la jeunesse, elle nous disait, il y a deux ans dans un entretien (8), sa pitié pour les Français qui souffrent du déséquilibre entre les désirs toujours exacerbés et les moyens toujours limités. Rien ne lui était plus pénible que de rencontrer des gens aigris. “Tout m’est bonheur” était pour elle une façon de dire en profonde chrétienne “Tout est grâce”. C’était sans doute le secret de son égalité d’humeur et de la bonté rayonnante qui frappait tous ceux et celles qui lui étaient présentés.

Source de réconfort et de ténacité pour la Famille de France, exemple d’espérance pour toutes les familles de France, Madame aura incontestablement marqué l’histoire de notre pays.

Michel Fromentoux  dans L’Action Française 2000 en juillet 2003

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