« Les 48 dernières heures ont montré la nécessité d’un chef d’État qui soit au-dessus des partis et qui soit neutre. La reine est incontestablement l’incarnation de la continuité alors que la politique australienne n’a eu de cesse d’être plus que mouvementée au cours de cette dernière décennie. Depuis fait maintenant 11 ans que pas un seul Premier ministre australien n’a pu exercer ses fonctions à plein temps ». Le communiqué de l’Australian monarchist league (AML) ne fait pas dans la complaisance pour décrire l’énième épisode d’une longue bataille politique que viennent de se livrer républicains et royalistes et qui s’est jouée dans les coulisses de « The Lodge », la résidence du premier ministre. Le spectre d’une abolition de la monarchie en Australie vient-il enfin de s’éloigner ?

C’est une vague de démission de 10 de ses ministres, le 22 août qui a finalement entraîné le chute du premier ministre libéral Malcolm Turnbull. En fond de toile de cette cacophonie, la loi sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, le durcissement de la procédure d’accueil des migrants (une loi a déjà été votée interdisant tout mandat politique aux binationaux) et l’opposition des monarchistes à un homme trop marqué par ses idées républicaines.

Chef du Mouvement républicain australien (Australian Republican Movement ou ARM) de 1993 à 2000, Malcolm Turnbull avait jeté tout son poids dans la bataille du référendum qui avait pourtant conforté en 1999 le maintien de la monarchie (55%) en Australie. Avant de prendre sa revanche en 2015 et de faire chuter le premier ministre royaliste Tony Abbott (en poste durant 2 ans) lui-même ancien directeur exécutif du mouvement Australiens pour la monarchie constitutionnelle (Australians for Constitutional Monarchy (ACM) de 1992 à 1994). Entre les deux hommes, une rivalité sans fin. Et même si en janvier 2017, Malcolm Turnbull s’était déclaré à la fois « républicain et elizabéthain » lors de sa rencontre officielle avec « The Queen », il ne faisait pas mystère de sa volonté, une fois la souveraine enterrée, d’organiser un nouveau référendum sur le sujet du maintien ou non de la monarchie en Australie.

Désormais renversé à son tour par un putsch interne au sein de son parti, Malcolm Turnbull a été remplacé par Scott Morrison, fringant quinquagénaire chrétien évangélique, anciennement la tête du Trésor australien et qui s’était fait connaître par ses positions très dures envers les migrants afin de les décourager de venir s’installer dans l’île. « L’Australie mène une politique extrêmement dure contre les migrants, sa marine interceptant systématiquement les bateaux de clandestins, les renvoyant vers leur point de transit, le plus souvent l’Indonésie. Les réfugiés qui parviennent à gagner les rives australiennes sont, eux, placés indéfiniment dans des camps de rétention offshore en Papouasie – Nouvelle-Guinée ou à Nauru, qui sont régulièrement condamnés par les organisations de défense des droits de l’homme » nous indiquait hier le journal « Le Monde » à ce propos. Son accession au pouvoir signifie t-elle un répit dans la lutte que se livrent royalistes et républicains ? Car si Scott Morrison avait déclaré en 2016 qu’il ne souhaitait pas le changement des institutions, le mouvement républicain a accentué fortement sa campagne en faveur de l’abolition de la royauté. Deux des principaux mouvements, l’Australian Republican Movement dirigé par un Peter FitzSimons (arborant un bandana rouge sur la tête) et le Real Republic chair présidé par David Muir ont signé un accord de travail le 18 juillet en dépit de leurs différences notables.

Le débat est vif au sein de ce qui fut longtemps pour Londres qu’une simple et vaste colonie pénitentiaire. 41% des australiens souhaitant actuellement le maintien du système constitutionnel actuel selon un sondage daté d’avril de cette année contre 50% pour son abolition (ce sont les 18-34 ans le moins sensibles à la monarchie avec à peine 37% contre 45% pour une république). Londres se préparait à cette hypothèse selon l’ancien premier ministre Paul Keating qui a rencontré le prince Charles et évoqué la possibilité d’une proclamation d’indépendance de l’Australie d’après le Daily Mail.

Tout est d’ailleurs prétexte aux échanges passionnés entre les deux tendances politiques qui s’opposent y compris sur des sujets les plus inattendus. Ainsi la série « The Crown » a été au cœur du débat en février. Les monarchistes réclamant au gouvernement que la série soit mise à la gratuité télévisuelle pour tous les australiens, l’ARM protestant vigoureusement contre cette initiative craignant qu’elle n’influence les australiens sur leurs choix futurs. Et les mouvements royalistes de surenchérir, demandant au gouvernement que les programmes scolaires d’histoire soient modifiés afin de glorifier la monarchie et d’affirmer le sentiment d’unité nationale provoquant une levée de boucliers des partisans de la république qui ironisaient sur cette vision « papier glacé » qui « n’apporterait rien de plus que les australiens ne connaissent déjà ». Ces derniers jours, c’est le portrait de la reine qui a cristallisé les tensions. Chaque australien a le droit de réclamer si il le souhaite d’obtenir le portrait officiel d’Elizabeth II et les monarchistes en ont profité pour le rappeler aux australiens non sans mécontenter la partie républicaine qui dénonce l’utilisation de l’argent public à des fins de propagandes. Rien de choquant pour Philip Benwell, leader de l’Australian monarchist league (AML) qui a lancé une pétition depuis 3 ans pour la sauvegarde de la monarchie.

Pour Tony Abbott, que son successeur avait tenté de placer à l’ambassade australienne à Londres, un référendum sur la question monarchique est « complètement toxique » comme nous l’indique le Guardian dans son édition du 5 août. L’ancien premier ministre entend bien être le « cheval de Troie » comme le « faiseur de roi » du gouvernement afin de signer son grand retour ajoutant que le projet de proclamation de la république présenté en ce sens par Bill Shorten (tête de liste du Parti travailliste) est un « stratagème sournois, sournois et tendancieux ». Celui-ci n’avait pas hésité en août 2017 à déclarer de manière très démagogique que l’avènement de la république « permettrait (ni plus ni moins que) de réduire le chômage et favoriserait l’emploi ».

L’Australie pourrait-elle basculer dans une guerre civile en cas de réussite des républicains dans leur projet ? Ex-Président du Conseil de la presse australienne, le professeur David Flint, important cadre de l’ ACM, se basant sur des articles constitutionnels avait évoqué il y a un an la possibilité de sécession de l’état du Queensland si l’Australie devait devenir une république. Les monarchistes l’AML affirment, quant à eux, qu’un changement de régime en Australie mettrait le pays sous la coupe de personnes ambitieuses à l’instar du milliardaire Donald Trump, arguant sur le fait que la constitution royale permettait une représentation des individus plus équitable. Aucun des deux groupes royalistes n’affichant pour autant une unité. Le premier accusant le second de ne faire que du people en affichant un soutien ostensible au duc et à la duchesse de Cambridge, le prince William, un temps pressenti pour occuper le poste de gouverneur de l’île. Mais il est vrai que le prince Charles n’est guère apprécié en Australie (avec 36 % d’opinions favorables contre 78% pour son fils aîné) et la jeunesse monarchiste plus prompte à soutenir l’AML moins conservatrice que sa consoeur. Une division que n’hésite pas à exploiter les républicains alors que l’Australie vient d’assister à la prestation de serment du 15ème premier ministre de sa Majesté, depuis qu’elle a été intronisée Reine d’Australie en 1952.

Quant à Tony Abbott, il pourrait faire son retour dans le prochain gouvernement, la revanche des royalistes qui pourraient ainsi couper l’herbe sous le pied des mouvements républicains et enterrer définitivement le projet de référendum concernant la pérennité ou non des institutions monarchiques.


Frederic de Natal

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